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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 00:40

Jude Duranty : C’est un ouvrage que j’ai édité à compte d’auteur ; éditè pa lé pran kréyol, kréyol pa ka vann (les éditeurs ne veulent pas du créole, le créole ne fait pas vendre). J’ai fait ma mise en page, et je l’ai finalement envoyée aux éditions Jouveprint, qui sont aussi imprimeur et font de la micro-édition. J’ai d’abord fait une série de cent exemplaires, et je les ai vendus assez rapidement. Puis j’en ai commandé à nouveau cent, etc.

Combien d’ouvrages as-tu écrit jusqu’à aujourd’hui ?

C’est mon septième ouvrage après Zouki d’ici danse (Ibis Rouge), Sopaltéba, Brevet de brillance, Les contes de layou (Edilivre) et Ti-diko, Yé krik yé krak bouladjel aux éditions (Desnel).

Est-ce un roman ?

Je l’appelle plutôt rakontaj. Car j’estime que ce n’est pas un  roman ; ça se situe plus dans le cadre du récit. J’ai voulu, à l’instar d’un ami et auteur de Marie-Galante, Max Ripon, qui disait, et je suis d’accord, que nous avons une façon particulière de raconter, qui ne répond pas aux canons du roman français.

Qu’est-ce qui distingue Sansann de ces canons justement ?

Ici, quand on raconte une histoire à quelqu’un, nous faisons beaucoup de digressions. Je pense que c’est un peu une caractéristique du créole, qui fait du « va et vient » comme ça. A priori ça paraît décousu mais ça ne l’est pas. Il n’y a pas cette structure narrative rigide qu’on peut trouver dans le roman. On a parlé de réalisme merveilleux chez certains auteurs caribéens, c’est un peu ça. Je te raconte une histoire, mais il y a un moment où par exemple le « quimbois » peut survenir. Est-ce réel ou inventé ? On ne sait pas, mais ça fait partie de notre culture.

Donc un texte délibérément proche de notre oralité ?

Exactement, je suis complètement dans l’oralité. Même face à du créole écrit, le lecteur doit pouvoir ressentir vraiment la conversation. Certaines personnes vont te dire que ce n’est pas un roman, d’autres que ce n’est pas un récit… En fait, Sansann c’est un ouvrage sur la langue créole elle-même, qui pose les problèmes de la langue. Par exemple quand Sansann est petit, on lui dit de ne pas parler créole parce que cette langue ne le mènera nulle part. 

Des générations entières  de Martiniquais se sont entendues dire cela.

Et on le dit toujours : ça vous empêche de parler français, patati patata… Sa pa vré piès (ce n’est pas vrai du tout). Moi, ma voix a un autre son selon que je parle créole ou français. Dans la tête de beaucoup de gens encore aujourd’hui, créole = soubawou (personne « sauvage », frustre, ndr). 

Pour beaucoup de gens d’ailleurs, quelqu’un ne peut pas parler créole à voix basse. Ils pensent que ce n’est pas possible.

Les gens du Sud ont la voix haute. Si tu vas à Marseille, écoute les gens parler. En Italie, en Espagne, pareil.

En fait Sansann est un personnage qui a fait son choix. Il aime sa langue et culture créoles.

J’ai créé un personnage qui a délibérément choisi de rester créole. Parler, manger, agir en créole. Il y a aussi quelque chose qui traverse tout le livre, c’est l’aspect de la diglossie (« coexistence » de deux langues dans un même espace, ndr). Nous avons deux langues, dont l’une est en permanence rabrouée. Ce n’est pas normal. Si j’entre à la Poste maintenant, et que je dis bonjour aux gens en créole, on va me regarder comme si je débarquais de la lune.

Les choses ont tout de même évolué depuis 15-20 ans, non ?

Ca n’a pas beaucoup évolué. Alors que dans une administration en Guadeloupe c’est différent.

Nous serions plus assimilés en Martinique ?

Je n’appelle pas ça « assimilés » ; j’appelle ça une posture vis-à-vis de la langue. Je ne juge pas les gens, je fais simplement un constat. Sé konsi ou pa ni plas-ou la (c’est comme si tu n’as pas ta place là). Et il y a des situations parfois grotesques. Tu as des papys ou mamies qui vont dans une administration, qui écorchent totalement le français, et la personne en face, qui est aussi martiniquaise, ne leur parlera pas créole, ne les mettra pas à l’aise. Mais quand tu vas à la campagne, il ne faudrait pas parler d’emblée créole aux gens. Ou pé ensilté an moun konsa (tu peux insulter quelqu’un comme ça). Par contre, si c’est la personne qui a décidé de te parler créole, c’est différent. C’est donc très compliqué, on a un problème avec la langue. Aujourd’hui je suis un peu plus à l’aise, je parle créole au ressenti, au feeling. 

Le personnage de Sansann incarne t’il le refus de la langue et culture françaises ?

C’est exactement ça le personnage de Sansann.

Ne crains-tu pas d’être taxé d’être un auteur anti-langue et culture françaises ?

Mon texte n’est pas anti-français ; il est pro-créole. A la quatrième de couverture je reprends une image de Daniel Boukman que j’aime beaucoup : man sé lé kréyol-la asiz anlè an fotèy, pou i pran lang épi tout lang asou latè, pito i rété asou an ti-ban (je pense qu’il faudrait que le créole soit assis sur un fauteuil, pour qu’il prenne langue avec toutes les langues de la terre, plutôt qu’il reste sur un petit banc). Tu es assis sur un fauteuil, donc tu es respectable.

Raphaël Confiant parle d’une dé créolisation progressive en Martinique…

Complètement, et elle est pernicieuse. Ce n’est peut-être pas grave, mais je me surprends très souvent à penser en français. La langue ce n’est pas seulement les mots ; c’est une manière d’agir, de penser. Nous sommes dans un tel environnement, un tel bain linguistique français… Quand on voit les fautes sur certains panneaux avec des inscriptions écrites en créole, on se rend compte à quel point nous sommes imprégnés de la graphie du français. Boukman dit également ceci, et je suis d’accord : nous refusons d’être alphabétisés en créole. Parce que nous le parlons, on pense qu’on sait le lire. Sa pa vré! Si tu ne l’apprends pas depuis petit…

Pour beaucoup de gens, savoir parler et comprendre le créole leur suffit. C’est de l’oralité, et c’est tout. Ils trouvent que l’écrire est trop compliqué, que de toutes façons cela ne leur « apportera » rien, etc. 

Mais se pose et se posera alors le problème de la transmission. Lang-lan ké mò an jou (la langue mourra un jour). Les gens parlaient créole à Trinidad ; ce n’est plus le cas. Le créole est en train de mourir à Sainte-Lucie par exemple…

L’édition 2009 est très récente : que penses-tu de la Journée du créole ?  

Laisse-moi te dire une chose. Dépi yo ka fè an jounen pou an bagay, bagay-tala lagoni, i an danjé (dès qu’on fait une journée pour quelque chose, cette chose est en danger). C’est important à faire, mais, au-delà du symbole, il faut surtout un enseignement du créole dès les plus petites classes. 

Pour revenir à ton rakontaj, il y a beaucoup d’humour dans Sansann.

Je crois qu’il faut justement dire les choses graves par l’humour. J’essaie de dire les choses avec humour parce que c’est grave…

Propos recueillis par Mike Irasque

 

                                           

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